Maya Kamaty, la perle de La Réunion

02 décembre 2014 à 10h25 - 7487 vues

Soul Addict est parti à la rencontre de Maya Kamaty, auteur et compositrice de talent, qui nous délivre son premier album "Santié Papang". En provenance de La Réunion, elle n'hésite pas à nous entraîner dans son monde créole. On y découvre des valeurs d'entraide, d'amitié, baignés de soleil et de maloya. Ca fait du bien et on a du mal à s'en passer!

Hanazade: Bonjour Maya, je suis heureuse de te rencontrer à l'occasion de la sortie de ton premier album "Santié Papang". C'est très joli comme nom, c'est aussi l'intitulé d'une des chansons de l'album. Qu'est-ce que ça veut dire? Pourquoi as-tu choisi ce titre?

Maya Kamaty:  C'est un oiseau rapace des hauteurs de l'île. On y trouve un chemin qui s'appelle "Santié Papang". C'est un clin d'oeil à ce super endroit où j'habitais pendant trois ans en colocation avec des amis, puis aujourd'hui avec mon mari (sourire). Du coup j'explique cette façon de vivre. Tu y trouves des gens serviables, tu partages avec tes voisins. Tout le monde se connait. Pendant la saison des litchis, des mangues, tu rentres du boulot et tu vois un panier. Je pouvais appeler mon voisin Clément pour nettoyer le jardin de temps en temps ou donner à manger au chat. Il y a toujours eu des échanges que ça soit des services ou un simple bonjour. Pourtant c'est des gens qui n'ont pas trop de moyens non plus. Et tu vois qu'en fait c'est souvent les gens qui n'ont pas grand chose qui donne beaucoup.

H: C'est important pour toi de faire découvrir ce monde à ton public, de leur donner cet état d'esprit?

MK: J'en parle un peu pendant les concerts. On a tenu aussi à faire un livret avec les traductions en français pour ne pas qu'on puisse se heurter à la barrière de la langue qui est créole. On peut chercher, voir ce que ça veut dire. Donc on fait appel à cette façon de vivre créole. Mais ce n'est pas de la nostalgie. Ca parle d'aujourd'hui, de ce qui se passe dans le présent avec des valeurs qu'on n'a pas perdu.

H: Tu as une identité forte alors, tu portes des valeurs. Pourtant tous les artistes ne choisissent pas de mettre en avant leur culture et leur origine, ils restent pudiques de ce côté là ils ne veulent pas s'ouvrir. Par exemple la rappeuse Iggy Azalea n'a jamais fait de chansons sur l'Australie.

MK: Pour moi le fait de parler de ma culture ne me gêne pas, au contraire c'est une source d'inspiration. Peut-être qu'Iggy Azalea ne connaît pas assez l'Australie, peut-être qu'elle a été moins curieuse, peut-être qu'elle a omis l'histoire de son peuple et des aborigènes, peut-être que ça ne l'intéresse pas. Voilà. Après chacun sa façon d'aborder la chose.

H: C'est pour ça que ce que tu fais reste unique. En tout cas moi j'ai beaucoup aimé, on apprend, on voyage. On ne reste pas bloqué chez soit.

MK: Justement si ça peut piquer la curiosité, si ça peut permettre de parler, c'est ce qui me plait. Et je ne parle pas que de ma culture mais aussi celle des gens. Je m'intéresse à ce que les gens vivent au quotidien. Je prends du temps pour qui veut bien parler avec moi (sourire).

H: Donc tu ne vois pas ça comme une mise en danger d'exposer ta façon de vivre, de parler en créole?

MK: Pas du tout, au contraire. Chacun a son ressenti, sa perception. Moi je ne cherche pas à mettre particulièrement ma vie en avant, mais comme ça fait parti de moi, ça vient naturellement.

H: Donc tu donnes et les gens peuvent faire ce qu'ils ont envie avec (sourire).

MK: Voilà, exactement. Même si t'es pas du tout d'accord avec moi il n'y a aucun problème. J'en fais pas une revendication. C'est juste moi, ce que je vis, ce que j'ai vécu. Ce sont des choses qui m'interpellent et qui sont applicables partout ailleurs. Dans le morceau "Son Zié" on parle de violences conjugales.

H: Oui, donc tu as des chansons assez engagés qui parlent de la société. Est-ce que tu es une personne qui se positionne souvent, qui réfléchit à ce qui se passe?

MK: Qui réfléchit en tout cas oui. Qui se pose des questions sur où on va et qui n'a pas forcément les réponses, aussi (sourire). C'est clair qu'il y a des choses qui me touchent. Et je pense que le fait d'en parler en musique ou pas fait qu'on a toujours des choses en commun. Ca n'a rien avoir avec la Réunion. Il y a des sujets qui restent universel. Et ce n'est pas le fait de le mettre en musique réunionnaise qui fait que le sujet est réunionnais. Pour moi c'est des sujets de société et je les aborde juste avec des mots créoles.

H: Justement je voulais parler de ta façon de chanter, de ton style. Tu fais du maloya, c'est ça? C'est un pur style réunionnais, c'est la première fois que j'écoute.

MK: Oui j'utilise des bases maloya. Ce n'est pas un choix, c'est venu naturellement. Tard (rire) mais naturellement. Avant je ne faisais pas du tout du maloya. Quand j'étais plus jeune j'étais plus chanson française, variété internationale. J'écoutais de la musique d'adolescent. Je définirais ça comme ça. Je vivais dans le temps. J'étais super influençable. J'allais à des boums, je dansais des slows. Et comme le déclic du maloya est venu tard, et que je me suis rendue compte que cette musique était énorme, que la langue était énorme, c'est là que c'est devenu naturel, une vraie envie. Quand je prends un papier et un stylo j'écris créole, je bosse avec mon kayamn qui un instrument traditionnel. C'est une planche rectangulaire avec deux compartiments, des tiges de feuilles de cannes et à l'intérieur des graines. Comme un shaker (sourire). Donc c'est un instrument traditionnel du maloya et comme je vis dans mon temps j'ai voulu le mélanger à ce que j'écoute, à des influences soul, jazz, blues, folk, pop.  Je suis pas la première à faire ce type de mélange là. Quand on se penche sur la musique réunionnaise il y a tous les styles. On trouve beaucoup de fusion et c'est une richesse énorme.



H: Donc tu n'es pas une puriste qui va essayer de coller à ses ancêtres?

MK: Non j'aime beaucoup le maloya traditionnel, percussion et voix. Mais j'ai voulu explorer d'autres choses avec cette base là.

H: Et tu penses que tu vas garder ça de façon permanente ou on pourra te trouver dans d'autres styles?

MK: Non je ne m'interdis pas d'autres styles. Dans par exemple "Ecris moi" rien avoir avec du maloya. Il y a ces morceaux  qui n'en rien à voir donc c'est clair que je ne m'interdis pas grand chose (rire). Je vais vers ce qui me fait vibrer.

H: T'as parlé de "Ecris moi" et justement je voulais t'en parler. Je t'ai trouvé douce mais très rebelle à la fois (sourire). Tu demandes d'écrire alors qu'aujourd'hui les gens n'écrivent plus. Ils préfèrent textoter, envoyer des commentaires ou des messages via les réseaux sociaux. Après ce n'est pas absolument négatif, surtout par rapport à l'environnement, au sauvetage des forêts tropicales. Mais c'est vrai que recevoir une lettre fait toujours plaisir.

MK: Pas plus tard qu'hier j'ai reçu de mon grand-père une coupure de journal de la Réunion. Deux en fait, un article et une coupure qui disait que j'étais première des ventes à la Réunion. Dans l'enveloppe il y avait un petit mot de ma grand-mère parce qu'ils n'utilisent pas les mails ou internet. Je leur ai montré en plus. Quand ils ont découvert skype c'était "Wahou" mais ça n'empêche pas qu'on s'envoie des vrais petits mots. J'aime beaucoup envoyer des cartes postales. Ou des fois même pas des cartes, par exemple tu vas chez un ami pour dormir, il part travailler, tu peux lui laisser un mot qu'il pourra trouver chez lui en rentrant le soir. Même sur un post it. Quelque soit la façon, juste prendre un papier et stylo pour moi c'est joli, c'est l'écriture. Maintenant on ne sait même pas si les gens savent tenir un stylo sans faire des pattes de mouches (rire). Moi je faisais des dictées! Est-ce que ça existe?

H: Aujourd'hui les systèmes d'éducation changent et les habitudes avec.

KM: Moi j'ai fait des ateliers de chant et d'écriture dans les collèges. J'aimais bien ce travail là. Tu leur demandes d'écriresur un thème et c'est marrant ils sortent tous la même chose mais l'effort d'écrire est là. Donc c'est un peu ça dont parle "Ecris moi" tout en vivant dans son temps. Mais je vis dans mon temps, j'ai un smartphone, un ordinateur (rire).

H: Tu fais des petites piqûres de rappel on va dire (sourire). Peut-être que grâce à toi il y aura un peu plus de petits mots.

MK: C'est ça. Espérons. Une vidéo sur youtube m'avait fait mourir de rire. Il y avait des mecs qui montraient à des enfants un vieux téléphone. Il leur demande à quoi ça sert et les gamins ne savaient pas. Il y avait plein d'objets, des disquettes, et tu voyais les enfants essayer de les utiliser, toucher l'écran, rien à faire. Et là tu réalises qu'en peu de temps c'est allé vite.

H: Ton album reste un souvenir aussi non?

MK: Oui c'est pour ça que j'ai écris toutes les paroles dedans. Encore une fois je ne voulais pas d'un livret avec deux pages, les crédits et tout ça. Non. C'était une envie de mettre toutes les paroles dedans, d'avoir une recherche.

H: Donc toi qui dis "Ecris moi" tu nous as écris des chansons, et tu as participé à la composition aussi?

MK: Oui. J'ai toujours un carnet ou un dictaphone.

H: Comment ça s'est passé pour "Mazine", t'étais inspiré par des scènes d'incivilité?

MK: "Mazine" c'est un morceau pour dire de ne jamais, au grand jamais, oublier que peut-être demain c'est toi qui peut-être dans une situation difficile. C'est toi qui peut-être à la rue et avoir besoin d'une main tendue. Ca parle d'incivilité, ça parle des bonjours et des au revoir qui se perdent. Les gens oublient que demain on peut tous être en difficulté.

H: Pourtant on observe beaucoup de vidéos de prises de conscience. Dernièrement celle qui circulait était celle d'un homme qui était tombé, lorsqu'il est en clochard personne ne l'aide mais dès qu'il est bien habillé tout le monde se précipite.

MK: Oui j'ai vu. C'est effrayant. Après au quotidien on ne sait jamais, on ne connait pas les gens. Parfois on peut passer à côté d'un mendiant, lui donner, et plus tard on ne redonne pas. D'un côté on ne peut pas sans cesse porter le poids du monde sur nos épaules. Tu ne peux pas donner à tout le monde. Donc peut-être que certaines personnes passées à côté ne sont pas si mauvaises. Ca peut-être mal placé quand même. Il faut juste gardé en tête que ça peut-être nous dans cette situation là. Je n'émets pas de jugement. Je dis juste qu'il faut rester réaliste.

H: Mais ton album n'est pas pessimiste, il faut le dire. Il est super positif!

MK: Oui tous ces sujets ne sont pas dans la gravité mais dans la "conscientisation". Il faut être conscient des choses.

H: Est-ce qu'il y a des artistes qui t'ont particulièrement inspiré?

MK: Il y a des gens comme Alain Peters qui m'ont toujours influencé. C'est pour moi un pilier de la musique réunionnaise. Il y a aussi Billie Holiday dans la chanson "Dernié Viraz". Après j'ai puisé un peu dans du séga, qui vient d'Ile Maurice, pour des titres comme "Mazine". J'ai essayé de puiser des influences un peu partout. J'aime beaucoup la chanteuse Camille. Je puise autant dans la musique que dans les contes que me racontaient ma mère quand j'étais petite. J'écoute aussi de la musique d'aujourd'hui, des choses actuelles.

H: Avec quel artiste tu aimerais travailler?

MK: Camille (sans hésitation). J'aime beaucoup tout le travail d'expression corporel qu'elle fait, et puis la voix, ses textes. Après j'ai trop de noms en tête. La dernièrement j'ai écouté l'album d'Ibrahim Maalouf & Oxmo Puccino, "Au pays d'Alice". Il est sublime cet album et ça donne envie de travailler avec ces gens là. J'aime aussi beaucoup Jhero, son univers.

H: Donc je vais déjà devoir poser ma dernière question, qu'est-ce qu'on peut te souhaiter de meilleur pour la suite?

MK: Moi j'estime que j'ai de la chance de pouvoir vivre de la musique, je suis intermittente du spectacle et ça c'est vraiment énorme. C'est énorme de vivre ça au quotidien de pouvoir voyager grâce à la musique. On rencontre des gens de toutes les nationalités, avec des cultures différentes. C'est super enrichissant. Donc je ne fais pas la musique pour la gloire mais si ça touche les gens c'est génial et tant que ça peut durer je prends! Je demande juste à payer mon loyer, manger et toujours faire des projets (sourire).

Par : Hanazade

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