Justy, activiste du rnb "Notre musique est née dans l’inconfort, c’est un cri existentiel"

04 février 2018 - 2293 vues

C’est en décembre dernier que Soul-Addict a décidé de retrouver Justy, chanteuse rnb, soul, jazz, auteure  et compositrice, pour une interview exceptionnelle au Kaskad Café dans le 19e à Paris. C’est lors de l’un de ses nombreux Open Mic, où elle passe le micro à une nouvelle génération de chanteurs, qu’elle nous a accueilli avec le gérant des lieux, Fabrice. Avec plus de quinze ans de carrière, Justy a décidé de faire jouer son énergie, son talent et toute son expérience pour aider les autres artistes. Devenue professeure de chant depuis plusieurs années, elle a su créer une méthode bien à elle pour coacher tous ceux qui décident de se lancer dans la musique. Elle invite alors régulièrement ses élèves à s’exercer devant un vrai public, soucieuse de mettre en lumière le fruit de leur travail.

Une aventure qui dure

Hanazade, notre journaliste, lui demande combien d’Open Mic elle a à son actif. Ce n’est pas sans difficultés que Justy fait le compte. « Très bonne question. Au Kaskad café on a démarré en janvier 2014. Jusqu’à janvier 2018, il y a environ deux concerts par mois ce qui fait 24 concerts par an. Donc on en est à 4 ans au Kaskad café mais cette Open mic est né en 2006. On est déjà sur la douzième année…»  Soit plus de 200 open mic ! On devine l’énergie qu’a dû déployer cette femme hors du commun pour maintenir son activité depuis plus de dix ans. Elle s’amuse à le constater « Oui je dois vraiment être très endurante pour supporter tout ça. On a démarré au Café Jimmy, à côté du Réservoir, rue de la Forge Royale à Paris. Ensuite on a déménagé au Café Amelot, rue Amelot. Puis on a été au Bellucci’s . Et désormais on a atterri ici au Kaskad café. »

Enfin au bon endroit

Que de déménagements en douze ans, nous voulons naturellement savoir pourquoi. Justy nous explique « Alors en fait ici les gérants sont des fanatiques de rnb et de soul music. Les autres endroits étaient plus fanatiques de l’argent. On se faisait virer parce qu’ils disaient que notre public ne consommait pas assez. Enfin pas assez au niveau de l’alcool… Excusez-nous de ne pas être alcoolique. Il a même eu un patron qui nous a dit que notre public était trop coloré. Donc du coup on est ici au Kaskad café où il y a un bon esprit familial. La première fois que j’ai discuté avec eux c’était une conversation autour de la musique. Le patron, Fabrice, était encore plus calé que moi, il connaissait encore plus de morceaux de musique, de la soul à l’ancienne. Il accueille les gens avec respect et amour. Il soutient notre démarche d’être activiste de la musique soul et rnb. Tout a commencé en faisant une soirée de clôture de l’année 2013 avec les enfants. Il a tellement halluciné sur la voix et le talent de tout le monde qu’il a dit -Allez, on se fait ça toutes les semaines ou deux fois par mois.- Voilà comment a démarré cette aventure ici. » Cela semble donc parti pour durer encore longtemps. Les élèves de Justy semblent parfaitement à leurs aises. Ils font les balances pendant que nous discutons. Leurs voix sont impressionnantes.

Parcours d’une professeur émérite

Insatiable curieuse, autodidacte, Justy n’a eu de cesse de peaufiner ses compétences en matière de chant, multipliant les apprentissages. Elle est devenue aujourd’hui une professeure émérite qui a su toujours plus perfectionner ses méthodes. Justy est aujourd’hui à la tête d’une association appelée Rnb Yourself et donne des cours de chant. Elle nous confie. « A la base je travaillais en électron libre, grâce à un bottin. Il s’appelait Irma, aujourd’hui c’est un gros site. J’étais répertoriée en tant que chanteuse, auteure, compositrice et professeure de chant. Il y a un premier conservatoire qui m’a contacté aux Mureaux, ma carrière a donc commencé en 2004 dans le 78. Le conservatoire était dans un château. Avec le maire il y avait une sorte de pari social culturel. Est-ce que si on amenait des jeunes à s’inscrire au cours de chant ça allait calmer les tensions ? On connaissait alors cette banlieue pour les mauvais faits divers. Quand ils m’ont contacté je me suis dit que les Mureaux c’était quand même à deux heures de chez moi, mais j’ai voulu relever le challenge. Ca fait déjà treize ans. Je n’ai pas fait ça au hasard, au départ j’ai suivi un cursus de chanteuse très long. J’ai sorti un premier disque. Après je me suis vite rendue compte qu’à la fin des concerts j’étais aphone. Il y avait un manque de connaissance et de maîtrise. Donc j’ai fait une première école où j’ai appris le lyric, le jazz et le gospel. Comme je n’avais pas les sous, je ne pouvais pas m’inscrire à l’année, j’enregistrais les cours sur un dictaphone. Je reproduisais trois heures d’entrainement par jour. Et ensuite j’ai appris une autre méthode, dans une école allemande. C’est une méthode qui s’appelle souffle voix, elle vient des arts martiaux softs. C’est une méthode zen qui associe le yoga, le taï chi et en même temps on fait des vocalises. J’ai aussi fait sept ans de formation d’art thérapie, j’ai obtenu un diplôme. »

Un concept de cours exceptionnels

La formation de Justy nous donne déjà envie de participer à ses cours de chant. On lui demande comment en bénéficier et pouvoir faire des merveilles comme ses élèves. « Je fais  des cours individuels du lundi au samedi et des cours collectifs le jeudi. On se sert du chant pour travailler sur nos blocages, tout ce qu’on peut vivre dans cette vie parisienne de fou. Il y a plusieurs axes, le premier c’est la respiration qui vient du ventre. Le deuxième c’est apprendre vraiment à relâcher les tensions du corps. Il faut chanter avec le corps, avec le souffle et la respiration, et non pas en s’énervant. On peut chanter en s’énervant, mais ça n’est pas le but. Quand on sait que les racines du rnb, et de la nu soul, sont le gospel et plus anciennement la musique africaine, on chante dans un but de délivrance. Donc mon cours, au fur et à mesure du temps est devenu une thérapie, un mode de bien-être. On fait de l’art oui, mais de l’art utile pour pouvoir dépasser nos blocages. Le chant devient notre outil anti-stress. On peut développer la confiance en soi. Le troisième axe c’est de monter sur scène. J’ai développé l’Open mic parce que déchirer devant sa prof, tout seul chez soi ou dans sa salle de bain, c’est facile. Mais venir chanter devant les gens, c’est vraiment une étape. La seule façon de construire sa confiance en soi c’est d’aller sur scène. »

Chanter partout, pour tous

Avant de briller devant le public du Kaskad café, les élèves s’exercent donc durant leurs cours avec Justy, que ce soit dans les salles du 19e ou dans des conditions exceptionnelles d’une salle toute équipée de l’espace culturel la Place qui a ouvert à Châtelet les halles à Paris. Justy se rappelle pourtant. « Il faut savoir que depuis que les ateliers et cours sont nés on a du faire face à des situations inconfortables. On apprend à travailler autant dans le confort que dans les toutes petites structures. Il faut toujours qu’on retrouve la même sincérité, la même qualité. Notre musique est née dans l’inconfort, c’est un cri existentiel, le cri existentiel des gens qui n’avaient rien. Donc on répartit nos ateliers à la fois dans des salles associatives liés à la mairie du XIXe, et à côte de cela on a des répétitions une fois par semaine au centre la Place. Le centre La Place c’est la grosse roll’s, c’est un miracle. Pour moi qui suit avant tout une artiste hip hop, qui vient de la scène hip hop, quand on m’a présenté ce centre, j’ai halluciné. J’ai repensé à tous les films de l’époque, j’ai repensé à Beat Street, j’ai repensé à Breaking 1, Breaking 2. Les jeunes rêvaient d’avoir un endroit pareil, une salle, des graffitis, un endroit à nous. Franchement dès que j’entre dans le centre la Place, ne serait-ce dans le couloir où il y a des jeunes qui s’entraînent à la danse, je replonge complètement dans mon univers. A l’époque j’ai débuté comme danseuse hip hop à Saint Denis, à la fameuse Ligne 13. Je me sens à ma place, je me sens en cohérence. Mais maintenant il faut que notre musique on soit capable de la proposer partout, il faut qu’on s’ouvre. Il faut qu’on puisse travailler dans des salles un peu roots et aussi quelque fois quand on a l’occasion, avoir ce rendez-vous hebdomadaire au centre de la Place. Mais ce qu’on aimerait c’est avoir notre propre local, donc là on est en pleine recherche de partenaires financiers et de subventions. »

Le rnb & la soul comme handicap ?

En attendant les subventions exceptionnelles ou un mécénat, Justy arrive pourtant à épauler des élèves de tout horizon, des auteurs, compositeurs, interprètes de tout bord vers de nouveaux projets, et pourquoi pas une carrière. Certains sont actuellement en train de préparer un album, un EP, ou un concert, et faire de belles choses dans la musique. Justy précise « On fait tout pour proposer un apprentissage, un enseignement musical et une aide à la professionnalisation. Il y a un coaching en studio, un coaching à l’écriture. Les gens qui viennent s’inscrire à Rnb Yourself, en général ils décident de ce qu’ils veulent faire. Ils  prennent un forfait de quelques heures, dix, vingt, quarante, et peuvent dire j’ai envie de travailler l’écriture, j’ai envie de travailler la mise en mélodie de mon texte. » Justy se met alors totalement à la disposition des besoins de ses élèves. Certains arrivent à aboutir comme Gayou qui vient de sortir l’EP Victory et Nandita qui prépare son 1er EP. S'il ne s'agit pas de ses élèves, elle soutient quand même la création de nombreux projets de ses proches amis. On compte Grégory Boniface, qui a sorti l’EP One Shot, Joey Mata qui défend la sortie de l’album J2. Justy atteste « Si on veut exister aujourd’hui en tant qu’artiste il est tant de se concentrer sur créer des chansons et nous battre pour défendre nos projets. On voit bien que les rappeurs ont pris la place entre guillemet des chanteurs rnb. Il veulent chanter, plein d’entre eux sont venus prendre des cours chez moi, même s’ ils ne veulent pas que je le dise. Aujourd’hui on écoute plus du chant que du flow. Donc oui, je pense qu’il y a plein de choses qui compromettent le développement de la musique rnb. Je fais 24 concerts par ans, je me rends bien compte que les chanteurs rnb font plus de covers que de compo »  Justy a connu les feux de la rampe durant les années 90’s. Elle a alors été signée par un label et a préparé son premier album rnb. Malheureusement le projet n’a pas abouti. Elle fait aujourd’hui bénéficier de son expérience à tous ses jeunes talents. Elle nous raconte « Pour la petite histoire, j’ai fait partie des premiers artistes rnb français. J’ai développé à l’époque un  1erEP qui s’appelait « Les lois du cœur ». Il a été produit par dj Cutee B et Fabe.  Fabe était mon pote, il venait à la maison, un jour je leur ai chanté une chanson, c’était à mon anniversaire. Fabe a beaucoup aimé, il a de suite voulu me donner la réplique. Le lendemain il a écrit un très gros couplet. J’en suis très fière. Je me suis retrouvée sur la compilation 24 carats où il y avait Wallen, Vibe, Afrodisiac, Driver, tout un tas d’artistes qui faisaient partis de la première vague rnb en France. A cette époque il n’y avait pas internet. Ca veut dire que les maisons de disque venaient nous chercher. Ils trainaient dans des Open mic, ou alors ils entendaient parler via les anciens magazines urbains. Du coup il y a eu un engouement au départ qui a fini par s’essouffler. Cela était surement lié à un manque de structures indépendantes, de labels urbains. Et à la fois aux majors qui parlaient toujours de communauté cible. Donc je pense qu’il y a eu un gros problème à ce niveau là, à savoir à qui adresser cette musique. Mais moi je suis persuadée d’une chose, c’est que tout d’un coup, des jeunes qui étaient issus de l’immigration, donc filles et fils d’immigrés africains, maghrébins, vivant dans les banlieues, tout d’un coup ces jeunes touchaient au patrimoine français, c’est-à-dire qu’on touchait à la chanson française. Et on se mettait sur le même terrain que les gens qui faisaient de la variété. Et je pense que ça, au niveau marketing et politique, ça n’est pas passé. Tant que c’est du rap et qu’on dit des trucs sales, qu’on revendique la rue, là ça ne dérange pas. Mais dès qu’on parle sincèrement, avec des textes du même niveau que les meilleures chansons françaises, il y a eu un énorme blocage.»

Une solidarité inestimable

Justy a traversé des moments difficiles dans sa carrière. Aujourd’hui il lui tient à cœur d’éviter bien des déboires à la jeune génération. « Après le succès de mon premier single rnb, je me suis sentie perdue. On a commencé à me parler de maison de disque, de major. Ensuite j’ai signé chez BMG et on me fout en studio. Il faut savoir que quand tu signes en major on invite tes parents, il y a le champagne et tout. Mes parents n’ont jamais été trop d’accord que je fasse de la musique, donc c’était toute une histoire. A l’arrivée d’un nouveau directeur on m'a dit -On a fait une étude de marché, la musique rnb ne rapporte pas d’argent. Donc on casse ton contrat et on te rend tes titres.-  Et ça c’est arrivé à plein de gens. Il faut savoir que ces anecdotes, ces histoires là, ça met des gens à terre. Des gens ne s’en relèvent pas. D’où mon envie de soutenir la création. Quand tu as vécu ça, tu sais qu’en tant que jeune artiste  tu arrives dans un game où tu ne connais rien, tu ne gères aucun paramètre. Je me suis dit, c’est comme ça ? C’est trop de bagarres : signer, être respecté quand t’es signé, rentrer en radio, en tv. Je me suis dit, quelle l’alternative ? C’est faire de la scène. J’ai donc fait mes concerts et je me suis dit que tous les gens que je peux aider je le ferais. J’ai vu comment on se sentait dans le désarroi, au plus mal. Je me suis dit que je vais créer une structure, une association, où on ne sera plus seul, où on se regroupera dans la galère. On va écrire ensemble, on va essayer de sortir des projets ensemble. On rame, mais au moins on rame en s’exprimant. On chante, on est sur scène ensemble, on soutient les projets qui sortent. La finalité ce serait de créer un label avec le soutien des meilleurs partenaires médias possible, dont Soul Addict. On voudrait faire de la diffusion à la fois en média et en tv. Ce n’est pas parce qu’on a une belle voix qu’on va percer, ce n’est pas parce qu’on est beau et bien foutu non plus. Ce n’est pas non plus en faisant des covers de rappeurs célèbres. La matière première c’est nos œuvres, nos chansons. Un EP, deux EP, trois EP, il ne faut pas s’arrêter. Il faut se produire dans des grandes ou des petites salles. Si t’as fait un peu de cds physiques, il faut les vendre à la fin du concert ou donner les liens téléchargeables. »

Des projets toujours plus importants

Les élèves de Justy vont toujours plus loin, les opportunités se font toujours plus nombreuses. Dernièrement, on a pu applaudir Benny et Ashley sur M6, dans la dernière version de la Nouvelle Star. Ils sont arrivés jusqu’au live, parmi les douze derniers à la Cité du Cinéma. Benny et Ashley ont été sélectionnés parmi des centaines de milliers de candidats. Justy nous révèle les secrets du casting. « On est très fier, c’est la productrice de l’émission qui a fait appel à nous, Sarah Gozlan.  Elle nous a dit -Justy, on n’arrête pas d’entendre parler de toi et de ton école. Il y a beaucoup de candidats qui quand ils remplissent leurs fiches donnent ton nom. On aimerait beaucoup travailler avec toi et savoir si tu peux nous amener tes meilleurs élèves. - Je leur ai dit je ne vous envoie personne, mais j’organise un casting chez moi, ou dans un endroit spécial. Vous allez venir dans notre ambiance. Je n’ai pas envie de vous envoyer des gens, ils vont se sentir mal. Donc ils sont venus et ils ont sélectionné cinq artistes. Deux sont partis au live. Je leur ai dit, avant qu’ils partent, tout ça n’est que de la visibilité. Ce n’est pas une fin en soit. C’est un tremplin pour un album que vous allez devoir vous saigner pour préparer. C’est vraiment mon rôle de coach, d’être humain et d’artiste de leur faire garder les pieds sur terre. Le métier d’artiste peut-être fait de beaucoup de faux semblants et de feux de pailles. Ca n’est pas facile quand t’as toute la lumière sur toi de rester calme et serein. Il faut toujours se rappeler ce qu’on veut, ses objectifs. » A côté de cela Justy a monté son propre festival, Show Me What You Got, qui s’adresse aux auteurs, compositeurs et interprètes. Rnb yourself loue un théâtre de cent cinquante places et invite des maisons de disques et de la presse. Justy explique « On fait en sorte de mettre en valeur les nouveaux talents qui écrivent. On est en partenariat avec les studios Angèle Mercier et PM studio. Le gagnant obtient l’enregistrement de deux titres, mix et mastering, plus une séance de photo, ce qui fait un petit peu avancer les choses. »

Loin de ne faire qu’un peu avancer les choses, Justy soulève pourtant des montagnes pour la nouvelle génération rnb. Très admiratif, Soul-Addict tient à la remercier pour son partenariat et toutes les belles découvertes rnb qui ressortent tout droit de son association, Rnb Yourself.

Propos recueillis par Hanazade MRADABI

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