Le décryptage de la semaine : "For Your Eyez Only" de J. Cole

31 août 2017 - 514 vues

Le 10 octobre 2017, au Zénith de La Villette, Jermaine Lamar Cole aka J. Cole vous donne rendez vous pour un concert prometteur à l’occasion de la tournée de son album « For your eyez only » sorti le 4 décembre 2016. Pour cet album comme pour le classique « 2014 Forest Hill Drive », répertorié double disque de platine sans featurings, J. Cole a appliqué une recette qui lui sied désormais plutôt bien : l’absence de single ou de promotion auprès des médias traditionnels. En effet, il leur préfère des documentaires à visée promotionnelle qui l’affichent lors de tournées, de concerts, dans les coulisses ou même à l’occasion d’un retour dans sa ville natale, Fayetteville.

 

Avec « For your eyez only », le rappeur américain né en Allemagne mais élevé en Caroline du Nord maintient une place convoitée parmi les grands emcees du Hip Hop contemporain. C’est un J. Cole âgé de 31 ans, mature, marié et récemment père de famille qui se livre à nous dans cet album. Le MC aborde, dans un album plutôt court, dix titres en tout, sur des productions épurées et mélancoliques, des sujets profonds dévoilant une profonde introspection à laquelle il nous a précédemment accoutumé. 

Soul-Addict vous propose ci-dessous une petite revue sémantique des morceaux figurant dans cet album afin que vous puissiez les réapprécier tout en comprenant bien le message :

For Whom the ring bells : Il s’agit d’une prière dans laquelle J. Cole invoque Dieu et lui confie ses insécurités : « Tired of feeling low even when I’m high », ce qui signifie peu ou prou qu’il est las de se sentir déprimé même durant ses heures de gloire. L’anxiété et la dépression de l’artiste sont des thématiques que J. Cole abordait déjà dans le morceau « Love Yourz », qui se trouve dans l’album « 2014 Forest Hills Drive ». Le rappeur signé par le label de Jay-Z révèle qu’il songe parfois à quitter l’industrie musicale en raison de la pression qui pèse sur l’artiste surexposé.

 

Immortal : Cole prend la peau de l’un de ses amis et analyse selon son point de vue une adolescence passée dans un environnement où ses fréquentations l’ont amené à commettre des délits dont il n’est pas fier. Il dit : « Know it’s wrong but I’m selling » ou encore « le crime paie comme un job à temps partiel ». Il explique qu’il existe pour les jeunes afro-américains des voies de succès et de liberté autres que le trafic de drogue, le rap ou le basket-ball.

 

Deja Vu : J. Cole rappe sur l’instrumental de « Deja Vu » de Bryson Tiller, qui a lui même samplé « Swing My Way » du groupe K. P. & Envyi. Il revient sur un ancien coup de foudre pour une jeune femme malheureusement déjà en couple.

 

Ville Mentality : Le morceau entier est une sorte de lamentation où le piano, le saxophone et les violons sont omniprésents. J. Cole alterne entre chant et rap. Il fait référence à toutes sortes de choses qui l’exaspèrent : l’ère de la surinformation, les personnes qui le sollicitent sans réellement s’intéresser à lui... Il évoque encore sa volonté de se couper du monde. Ses plaintes sont interrompues par le témoignage touchant d’une petite fille qui évoque les conditions de la mort de son père et la colère qu’elle a ressenti face à cela.

She’s mine part 1 : Un texte lent et attendrissant rappé par un père pour sa fille. Cole dévoile ses craintes. Il lui promet d’être le père qu’il n’a jamais eu la chance d’avoir.

 

Change : J. Cole évoque brièvement le cheminement spirituel par lequel il est parvenu à la paix intérieure. « As we speak, I’m at peace/ No longer scared to die. Most niggas don’t believe in God and so they terrified ». Les refrains sont chantés par l’artiste Ari Lennox originaire de Washington, signé sous son label. Elle répète que le vrai changement ne peut émaner que de l’intérieur de soi. Cole est fier d’annoncer qu’il est heureux désormais, qu’il a trouvé en la musique son vecteur d’expression. Il se présente en porte parole de la vérité. Il dénonce alors le manque d’unité au sein d’une communauté noire dont les membres s’entretuent. Le morceau se termine sur un hommage qu’il rend à un ami mort à l’âge de 22 ans dans les conditions qu’il a précédemment critiquées.

 

Neighbors: Sur un instrumental lent, avec un flow saccadé à la limite du trap rap, J. Cole introduit avec humour en disant que ses voisins blancs pensent qu’il a réussi en vendant de la drogue. Ce sera le refrain. Cette suspicion n’est cependant pas fantaisiste puisqu’en mars 2016, la police, sur la base de rumeurs de voisinage, serait intervenu chez lui, l’accusant d’y abriter un commerce de drogue. Le message dans la suite du premier couplet n’est pas nouveau, J. Cole évoque une nouvelle fois la voie alternative qu’il a choisie pour réussir. En revanche, le flow avec lequel il rappe est remarquable de par sa rapidité. Kendrick Lamar l’aurait-il inspiré ? Le second couplet est beaucoup plus chargé de messages politiques : Cole fustige l’Amérique incapable d’éradiquer le racisme malgré un ancien président noir, le destin tragique de Travon Martin, la police meurtrière...

 

Folden clothes: Sur une rythmique plus flunky, J. Cole amoureux, serviable dit à sa femme alors enceinte qu’il veut l’aider, la soulager en faisant les corvées, en pliant les vêtements (« Folding clothes »). Serait-ce une métaphore de l’amour et du bonheur ?

 

She’s mine Part. 2 : C’est la suite de « She’s mine part. 1 », l’ode à sa fille, sur le même beat. Il rappelle la joie attisée par sa naissance : « I never felt so alive », « It feel good to have you ».

 

For your eyez only : J. Cole conclut en douceur avec un beat où piano, saxophone et bass se rencontrent harmonieusement. L’écriture dans cette chanson est on ne peut plus originale. Durant les deux premiers couplets, Cole se fait le porte voix d’un ami qui écrit une lettre à sa fille que celle-ci est censée recevoir s’il venait à mourir. Il y explique les difficultés qui l’ont conduit à choisir la voie du crime. Il demande à sa fille de choisir pour partenaire un homme qui n’a pas la rue pour ambition. Dans le dernier couplet, Cole s’adresse lui-même à la fille de son ami, puis d’une manière générale à tous les enfants dont les pères sont absents parce qu’incarcérés. Il détaille et motive les raisons de l’incarcération massive des afro-américains sans omettre la responsabilité des concernés. On comprend que Cole entend humaniser les délinquants et criminels que les médias diabolisent à longueur de journée. Le message qu’il veut absolument qu’elle retienne, c’est finalement que ce n’est pas parce que son père a basculé dans l’illégalité qu’il ne l’aime pas : « Your daddy was a real nigga cause he loved you ».

 

« For your eyes only » est donc un album saisissant tant pour les messages forts qu’il délivre sur l’identité, la spiritualité et la politique que pour l’aspect musical à proprement parler. Le flow de J Cole, les productions, l’esprit de l’album s’accordent parfaitement. L’album est si bon qu’il s’écoute sans ellipse.

Par: Jailyn

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